Le Birman anti-Birman. MAUNG ZARNI, ACTIVISTE BIRMAN : «CE QUE NOUS FAISONS SUBIR AUX ROHINGYA EST UN GÉNOCIDE



By Sihem Bouzidi
LeMuslimPost
Au MuslimPost, nous nous faisons régulièrement l'écho de la cause des Rohingya, minorité musulmane persécutée de la Birmanie du prix Nobel Aung San Suu Kyi. Universitaire birman, Dr Maung Zarni s'élève contre ce génocide d'Etat. Il nous a accordé un entretien exclusif.

LeMuslimPost : Vous venez d’une famille birmane bouddhiste. Parlez-nous de votre enfance, de votre formation en Birmanie…

Dr Maung Zarni : J’ai passé toute ma jeunesse, de 1963 à 1988, dans la dernière capitale du royaume birman, Mandalay. Cette ville d’un demi-million d’habitants était marquée par la diversité, tant ethnique que religieuse, du fait de sa position géographique : Mandalay était le point de convergence des routes commerciales de Thaïlande, de Chine et d’Inde. Même si la ville était enclavée, c’était une mosaïque de de langues, de spécialités culinaires, de traditions religieuses ou vestimentaires… Malgré cette diversité de fait, l’idée d’une identité ethnique transmise par le sang était profondément ancrée dans la pensée dominante birmane. Et orientait les relations sociales. Notre famille ne faisait pas exception. Ma mère était professeur d’histoire et de littérature birmane au lycée : quand j’avais 8 ans, elle me donnait à lire des fictions intitulées « Sang ou L’Epée birmane ». De véritables romans nationaux.

« Être Birman, c’est être bouddhiste »

LeMuslimPost : Comment s’est instauré et développé ce système de hiérarchisation ethnique et religieuse en Birmanie ?

Dr Maung Zarni : Avec un recul de 50 ans maintenant, je peux dire que la conscience du petit garçon birman que j’étais à l’époque était imprégnée par une sorte de racisme doux. Bien sûr, nous avions des amis et des voisins musulmans, chrétiens ou d’origines chinoise ou indienne et nous nous entendions tous très bien. Mais à un niveau plus profond, nous ne les considérions tout simplement pas comme Birmans car ils n’étaient pas bouddhistes. Etre Birman, c’est être bouddhiste, voilà le cliché en vigueur. Et comme toute société fondée sur une supposée pureté « ethno-nationale », ceci n’est qu’un leurre : tout Birman s’estimant d’ascendance pure a de toutes façons des origines métissées. Mais cette suprématie auto-déclarée par les Birmans bouddhistes avait déjà pris une autre dimension avec l’arrivée des colons britanniques en 1886, qui a renforcé la séparation entre « nous » et « eux » – Britanniques, Européens, Chinois, Indiens,… D’autant plus fortement que le système colonialiste nous avait relégués, les Birmans bouddhistes, au bas de l’échelle sociale. Depuis, nous nous sommes drapés et braqués dans une sorte de forteresse identitaire et les premières agressions de non-bouddhistes ont alors commencé. Ce qui n’était pas pour déplaire à la puissance coloniale, qui tira profit de cette stratégie classique du « diviser pour mieux régner ». Une stratégie reprise par les militaire birmans à l’indépendance du pays en 1962 : une société divisée est faible et beaucoup plus facile à contrôler. Ils ont commencé par expurger les postes clés de l’Armée occupés par des officiers « de sang mêlé » – chrétiens ou indiens. Une opération menée – ironie de l’histoire – par des militaires à moitié chinois…

« L’ethnonationalisme est au coeur de l’Etat birman »

LeMuslimPost : La situation ne semble pas s’arranger avec l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix…

Dr Maung Zarni : Loin de là. Aung San Suu Kyi a elle aussi adopté cette position raciste et ethnocentrée : elle est la seule responsable de l’élimination, au sein de son propre parti aujourd’hui au pouvoir, des Birmans d’origine musulmane. Le NLD ne dispose ainsi d’aucun député musulman dans un pays où y vit une forte minorité. L’ethnonationalisme a été inscrit de force dans le système social par les dirigeants birmans, Avant Aung San Suu Kyi, le gouvernement dirigé par le général Thein Sein a fait adopter quatre lois ségrégationnistes dont une qui interdit le mariage des Bouddhistes en dehors de leur communauté religieuse. Aujourd’hui, c’est bien l’ethnonationalisme – et non les valeurs démocratiques ou humanistes – qui est devenu l’idéologie maîtresse de la politique et de la société birmanes.

LeMuslimPost : A titre personnel, comment s’est déroulée votre prise de conscience ? Y a-t-il eu des circonstances révélatrices ou bien votre combat s’est-il peu à peu imposé à vous ? 

Dr Maung Zarni : C’est en fait mon épouse britannique qui a déclenché cette prise de conscience. Elle était bénévole dans un camp de réfugiés de guerre le long de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande, il y a de cela 15 ans. Elle vivait dans une ville appelée Mae Sot et est tombée sur des Bouddhistes activistes de l’Etat Rakhine (majoritairement peuplé de musulmans Rohingya, ndlr) qui lisaient et discutaient de « Mein Kampf », le livre d’Hitler. Rentrée au Royaume-Uni, elle a travaillé en tant que chercheur et s’est spécialisée dans la persécution des Rohingya. A partir de 2009, elle a commencé à me faire part de ses découvertes : des crimes indicibles que l’armée de mon pays commettait à l’encontre de la communauté rohingya. Jusqu’à ce moment-là, j’étais comme tout Birman moyen, le cerveau lavé par la propagande nationale. Je ne savais même pas qu’ils étaient aussi citoyens birmans et formaient l’une de nos minorités religieuses. J’ai alors personnellement entrepris des recherches et j’ai dû me rendre à l’évidence : ce que nous faisions subir aux Rohingya était la définition même du génocide. Je me demandais sans cesse comment je réagirais si mes filles étaient jetées dans les flammes par une armée puissante, si ma femme était violée par une bande organisée ou encore si ma vieille mère était tuée à bout portant, parce que dans ce pays, il existe une armée et des Birmans qui leur nient toute existence. Une prise de conscience particulièrement choquante et douloureuse pour le fier patriote que j’étais… J’avais consacré la moitié de ma vie à la défense des droits de l’Homme dans un pays que je chérissais. J’étais élevé dans une famille et par des parents patriotes et très nationalistes. Toute cette vision s’est effondrée comme un château de cartes. J’ai réalisé qu’en tant que société, opposition démocratique ou armée, nous étions devenus aussi barbares, fascistes et monstrueux que les Nazis.

« Ce que nous faisons subir aux Rohingya est un génocide »

LeMuslimPost : Comment peut-on expliquer que le principe ontologique de non-violence du bouddhisme se soit adapté – voire, ait contribué – à cette vague généralisée de violence et de haine. Comment y réagissez-vous ?

Dr Maung Zarni : Pour quelqu’un d’aussi profondément bouddhiste que moi dans la foi et dans la philosophie de vie, je ne peux être qu’immensément outré – les qualificatifs me manquent – que mes concitoyens qui se prétendent « moines » ou « bouddhistes » aient épousé les vues et les modes opératoires des fascistes. Les bouddhistes ne sont pas censés être dévorés par la colère ou par la haine. Mais c’est le cas. Il y aussi beaucoup d’ignorance sur ce qu’est l’Islam comme foi, et beaucoup de peur et de haine envers les musulmans comme communauté. Des exterminateurs comme Wirathu (moine bouddhiste leader du mouvement islamophobe en Birmanie, ndlr), originaire comme moi de Mandalay, devrait être traduit devant la Cour pénale internationale et incarcéré pour avoir appelé ouvertement à affamer les musulmans de Mandalay comme première étape de son entreprise d’éradication des musulmans de Birmanie.


LeMuslimPost : Le gouvernement birman a largement ignoré les résolutions de l’ONU de 2014 et de 2016 sur la question de la citoyenneté. Quelles sont les organisations internationales dédiées à la cause des Rohingya et quelles mesures sont-elles appelées à prendre ?

Dr Maung Zarni : La Burma Task Force USA – une coalition d’associations musulmanes nord-américaines – en est une. Il existe également un réseau mondial d’activistes Rohingya qui font un travail considérable d’information sur les crimes contre l’humanité perpétrés dans un pays verrouillé aux journalistes et aux chercheurs. Je pense au Conseil Européen-Rohingya, à l’Organisation nationale des Rohingya d’Arakan (autre nom de l’Etat Rakhine, ndlr), à l’Organisation des Birmans Rohingya au Royaume-Uni, au Rohingya Blogger, à Vision Rohingya, pour ne citer que ceux-là. Par ailleurs, il y a les centres de recherches internationaux et les ONG actives dans la défense des droits de l’Homme, comme Human Rights Watch, FortifyRights ou l’International State Crime Initiative à l’Université Queen Mary de Londres, qui ont propulsé la persécution des Rohingya au premier plan des préoccupations internationales. De même, les rapporteurs spéciaux de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme en Birmanie au cours des dix dernières années ont été particulièrement décisifs dans la mobilisation des Nations Unies. Mais il reste encore beaucoup à faire. Tout d’abord, il faut faire admettre que la loi sur la citoyenneté de 1982 a été spécialement conçue à des fins génocidaires contre les Rohingya : il faut faire pression sur le gouvernement birman pour qu’il l’amende. Une loi semblable à celle de Nuremberg, par laquelle Hitler avait « dé-germanisé » les Juifs, les dépouillant de leurs droits les plus basiques. Il s’agit également de faire reconnaître par la communauté internationale (Etats et nations) que la persécution endurée par les Rohingya de la part de l’Etat birman – membre de l’ONU – est un génocide. Une coalition d’Etats membres de l’ONu devrait être montée – intégrant de grands pays musulmans (Malaisie, Arabie Saoudite, Turquie,…) et non-musulmans pour faire pression sur les autorités birmanes et notamment, sur Aung San Suu Kyi et sur le général Min Aung Hlaing, pour qu’ils mettent immédiatement fin à la répression. Il n’y a pas besoin de mobiliser le monde entier, seulement des pays influents capables d’exercer une pression multiforme – diplomatique, politique, culturelle et économique.

« Les Rohingya en Birmanie, ce sont les Juifs de l’Allemagne nazie »

LeMuslimPost : Justement, préconisez-vous le retour des sanctions économiques contre la Birmanie ?

Dr Maung Zarni : Oui, absolument. Durant dix ans, alors que Aung San Suu Kyi était en prison, j’ai contribué à une campagne internationale de boycott de la Birmanie. Puis j’ai changé d’avis : l’isolement et le boycott faisait davantage de tort à la population qu’aux généraux au pouvoir. Mais j’en suis arrivé à un point où je soutiendrais toute initiative – y compris une intervention militaire par un pays voisin, même si cela paraît aujourd’hui inconcevable – pour arrêter ce génocide. Cela fait près de 40 ans que ça dure.

LeMuslimPost : Dans quelle mesure l’influence croissante de la Chine dans la région – dont on sait par ailleurs qu’elle n’est pas tendre avec sa propre communauté musulmane ouïgoure – affecte-t-elle le traitement des Rohingya en Birmanie ?

Dr Maung Zarni : La Chine, comme l’Inde d’ailleurs, ne s’est en fait impliquée que récemment dans la persécution de la minorité Rohingya. Ces deux pays ont investi dans des territoires auparavant habités par les Rohingya pour y développer un port en eaux profondes et d’autres projets dans ce qui est devenu une « zone économique spéciale ». La volonté des militaires birmans de développer des partenariats et des échanges commerciaux avec les deux géants asiatiques s’est traduite par l’expulsion de 100 000 Rohingya de leurs logements et de leurs terres. Personnellement, je considère la Chine comme une puissance impérialiste, sans être compensée par une quelconque valeur humaniste : 5 000 ans de civilisation n’ont produit aucun éventail de valeurs à admirer ou de modèle à suivre. Le développement de la Chine se fait aux dépens du bien-être non seulement des musulmans mais de l’humanité entière. Regardez ce que la Chine – et dans une moindre mesure, l’Inde – font en Afrique, en Amérique centrale ou latine : spolier leurs ressources naturelles et détruire leur environnement. Je sais que ce n’est pas bon d’être trop direct ou trop honnête. L’émergence d’une puissance asiatique est aussi dommageable que celle des Européens qui, durant 500 ans, avaient commis des génocides en série à travers le monde. Et la Chine ne prétend même pas le faire au nom de valeurs humanistes. Les capitalistes d’Etat chinois ne sont mus que par leur avidité débridée sous couvert d’un discours vantant « l’harmonie et la politique de bon voisinage ». Si l’ancien homme Blanc était un tueur en série, la Chine est le nouveau cancer de la planète pour nous qui venons de pays anciennement colonisés.

LeMuslimPost : Les Rohingya sont-ils impliqués dans la politique birmane, aux niveaux local ou central et, le cas échéant, de quelle manière ?

Dr Maung Zarni : Les Rohingya n’ont aujourd’hui quasiment aucune implication politique en Birmanie, à quelque niveau que ce soit. Il y a un petit nombre d’activistes et une élite Rohingya qui tentent de rappeler leurs frères et leurs soeurs birmans à de meilleurs sentiments, à Rangoon, à Sittwe (capitale de l’Etat Rakhine, ndlr) ou parmi la diaspora. Des efforts déployés en vain car ils sont ostracisés comme l’ont été avant eux les Juifs allemands. Ils sont devenus les Juifs de Birmanie. Même à Aung San Suu Kyi ne viendrait l’idée de porter attention à ces représentants de la communauté musulmane – même pas à ceux qui l’ont soutenue et admirée depuis longtemps.

LeMuslimPost : Où va la Birmanie aujourd’hui, alors que ses relations se sont normalisées avec un Occident où des voix islamophobes et conservatrices se font entendre de plus en plus ?

Dr Maung Zarni : Je pense que Washington, Londres et Bruxelles (en tant que capitale de l’Union européenne) trouvent de plus en plus difficile de maintenir leur antienne sur « le modèle de transition démocratique » offert par la Birmanie et leur belle et vielle amie sortie d’Oxford qui se veut la « Mandela birmane ». Ils se rendent compte maintenant que leur favorite est une raciste islamophobe qui a dit textuellement à la télévision « coopérer totalement » avec l’armée birmane. La BBC a diffusé des analyses sans concession sur le rôle abject de « blanchisseuse de génocide » qu’Aung San Suu Kyi a endossé. Si les acteurs occidentaux veulent une normalisation complète des relations avec la Birmanie et donc, avec son armée, ils doivent soit mettre fin aux atrocités commises, soit tenter de couvrir par tous les moyens les voix qui s’élèvent contre ce génocide. Et en effet, on assiste à une montée des voix et des visages islamophobes ou fascistes, de Londres à Paris, en passant par Washington. Si ces personnes finissent par s’emparer du pouvoir comme Marine Le Pen en France, nous aurions un Conseil de Sécurité à l’ONU dont les cinq sièges permanents seraient occupés par des néo-totalitaires, des néo-fascistes ou des fascistes tout court… L’avenir est très sombre pour les Rohingya et les musulmans de manière générale…

Aung San Suu Kyi ? Une « blanchisseuse de génocide »

LeMuslimPost : La France devrait-elle jouer un rôle plus important en tant qu’ancienne puissance coloniale en Indochine, notamment sur le plan économique pour favoriser la prospérité de tous les citoyens birmans ?

Dr Maung Zarni : Tout d’abord, la France devrait cesser de promouvoir ce diplomate luxembourgeois soit-disant expert de l’Etat Rakhine, Jacques Leider. Il a proféré des âneries sur le fait que les Rohingya ne seraient pas un groupe ethnique et démolit toute argumentation sur l’existence d’un génocide. Leider est un raciste nuisible qui dissimule ses vues racistes sous un langage universitaire policé. Il a été promu par l’ambassade de France à Rangoon comme « la voix académique sensée » dans le concert des récriminations anti-génocide. D’un autre côté, la France semble vouloir encourager une gouvernance responsable et transparente en Birmanie, certainement en partie parce qu’y opère Total, sa multinationale milliardaire, depuis près de 20 ans…

LeMuslimPost : Vous prévoyez d’éditer en 2017 un ouvrage sur la question. Comment amenez-vous les étudiants en droits de l’Homme à s’intéresser à la cause Rohingya ?

Dr Maung Zarni : Je devais publier mon essai depuis quatre ans déjà mais j’ai donné la priorité à la recherche et à l’activisme. Heureusement, mes éditeurs du Yale University Press ont été compréhensifs. Je veux achever le manuscrit d’ici deux ou trois mois – que j’avais une fois de plus interrompu depuis la dernière vague de répression enclenchée le 9 octobre. J’ai vécu la moitié de ma vie dans le centre culturel et historique de la Birmanie et l’autre moitié – plus de 25 ans – comme activiste à l’échelle internationale. Ma famille a des racines ancrées dans le féodalisme traditionnel des palais ainsi que dans l’armée. Dans ce livre, j’associe ma connaissance intime de la politique dominante birmane et de son caractère destructif avec mes connaissances d’historien et de sociologue sur la politique, la société et l’économie birmanes. Un chapitre sera évidemment consacré au racisme et aux actes génocidaires que nous, « Bouddhistes » hypocrites et racistes, avons perpétrés à l’encontre de cette communauté musulmane. Je veux démonter les mensonges et les illusions centenaires sur lesquels s’est bâti notre racisme.

Retrouvez le combat et les initiatives du Dr Maung Zarni sur son blog : Zarni’s Blog.

Propos recueillis par Ahmed Medien et traduits par Sihem Bouzidi.

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